Telerama n° 3001 - 21 juillet
2007
Vie azimutée, textes fêlés… Keven Swift Widrig a surtout un talent
fou.
Il y a d’abord la légende, rude et presque trop belle. Keven serait un
descendant de Jonathan Swift (l’auteur des Voya-ges de Gulliver), né sur l’île
de Vancouver ; aurait passé deux ans dans le Grand Nord chez les Indiens
Kaskas ; serait parti en Grèce à la recherche de Leonard Cohen (verdict du
maître : « Keven has a great voice ») ; puis revenu au Canada
chasser le grizzli ; marié à 21 ans avec une femme que sa mère avait
lancée à ses trousses ; installé dans les Vosges, aurait fabriqué des
chaises, élevé des ânes et six enfants ; séjourné dans un hôpital
psychiatrique ; pris des cours de chant lyrique et de théâtre à
Colmar ; traversé l’Atlantique en cargo, puis la Sibérie en train. N’en
jetez plus…
Où vit maintenant Keven Swift Widrig ? En Alsace, en HP ? Pour
nous, il y a ce disque, enregistré il y a cinq ans. Ou vingt ? Ou
cent ? L’homme en a paraît-il 50. Ou 1 000 ? Ni sa voix (grenue,
imposante), ni ses textes (fêlés, saugrenus) ne portent une date ou une
provenance précises. La musique ? Elle aussi a un grain. Country apatride
rayée d’harmonica dylanien. Folk à bicyclette dérapant sur un lac gelé.
Comptines bourrues (bourrées ?) à faire danser les ours. A quelle espèce
d’amateur parleront ces chansons d’un bois impossible à polir ? Où le port
de pêche est jaune, bleu le cœur des filles du Sud, et rouge le coquelicot,
« la fleur préférée » de sa fiancée. Dans un pays où « tout le
monde travaille pour le diable », ce sacré Keven nous dit qu’il est temps
d’aller « traire l’Eglise » – comme une vache. On n’est pas obligé de
croire à tout ce que chante le zigue, ni même de gober sa légende. Mais quel
disque…
François Gorin
Keven Swift Widrig : the colour of the little red schoolhouse
1 CD Old School/Hiéro Colmar
www.keven.fr
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